Du concept au réel Paññatti – Paramattha

Observer sans évaluer est la plus haute forme d’intelligence – Jiddu Khrisnamurti

Dans la tradition du boudhisme Theravāda (1), deux termes ont attiré mon attention et m’ont aidé à comprendre la pratique de la méditation Vipassana telle qu’elle a été consigné par Siddartha Gautama il y a 2500 ans dans la région du Majjhimadesa (au nord-est du sous-continent indien). Comme tout les grands maitres spirituels historiques, il a marqué l’esprit de la culture humaine par son message original en réponse aux besoins et aux aspirations profondes de son temps jusqu’à aujourd’hui.
Un trait caractéristique de son enseignement et qu’il n’a pas concentré l’attention de ces disciples sur la foi en un principe suprême et créateur mais a attiré et guidé ceux qui étaient intéressés à faire par eux-mêmes et dans cette vie l’expérience de la vérité de la matière rūpa et de l’esprit nāma pour se libérer de la souffrance dukkha dans l’état du Nibanna, autrement dit l’état de cessation de toutes douleurs et afflictions. Il a développé une méthode scientifique d’investigation satipatthana du phénomène de la vie afin de pouvoir percevoir directement la loi de l’existence Dhamma.

Un texte pareil ne prétend évidemment pas synthétiser les 45 ans d’enseignement de ce génie exceptionnel mais humblement partager un ligne de compréhension en tentant d’expliquer et d’ éclaicir la signification des termes Pali (2) paññatti et paramattha.

Sayadaw U Jotika, un fameux moine et enseignant de méditation Birman disait qu’il avait passé des soirées entières à discuter (les moines ont du temps pour ça) avec un de ses professeurs Sayadaw Nanavisuddhi de la différence entre ces deux termes.
Le Pali est une langue ancienne et elle est née dans un contexte culturel très différent de nos cultures actuelles ce qui résulte que sa traduction est difficile voir parfois impossible. Nous ne pourrons jamais savoir complètement comment les hommes de ces temps antiques pensaient et se représentaient le monde. Une expérience intérieure avancée et de solide connaissance intellectuelle du sujet peuvent guider dans l’interprétation des canons bouddhistes.
Ces deux termes, paññatti et paramattha les intéressaient particulièrement car la pratique de la méditation vipassana qui a pour objet le corps kaya et l’esprit citta nous invite à découvrir successivement leur nature impermanente anicca, insatisfaisante dukkha et impersonnelle anatta. C’est leur rôle d’instructeur d’engager leurs étudiants à observer la réalité dépourvue d’ a priori et de réactions psychologiques afin qu’ils puissent dévoiler progressivement les différentes couches du réel qui (après de longues et nombreuses étapes et un parcours rarement rectiligne) culminent dans l’expérience du nibbana ou l’expérience de la réalité suprême.

Dans Le corps n’oublie rien, le psychiatre Bessel Von Der Kolk cite Helen Keller qui dans son livre Histoire de ma vie raconte comment à 17 mois, une infection virale l’a privé de la vue et de l’ouïe. Devenue sourde, aveugle et par conséquent muette, ses parents désespérés engagent une préceptrice atteinte d’une cécité partielle qui a aussitôt appris l’alphabet manuel en épelant les lettres dans les mains de la petite fille. Il lui a fallu dix semaines pour commencer à communiquer avec elle. Elle l’a libérer de son isolement en écrivant le mots « eau » dans une main et en mettant l’autre sous une pompe à eau. Hellen raconte  » L’eau! Ce mots a fait tressaillir mon âme, et elle s’est éveillée, pleine de parfum de la matinée… Jusqu’alors, mon esprit avait été comme une chambre enténébrée, attendant que les mots entrent pour allumer la lampe de la pensée. Plus tard elle écrira « Avant l’arrivé de ma préceptrice j’ignorais que j’existais. Je vivais dans un monde qui était un non-monde. Je n’avais ni pensée ni intelligence… »

Le langage et les conventions sont façonnés par notre éducation et nos expériences de vie. Ils sont les outils qui nous servent à saisir le monde et communiquer avec. C’est le sens de paññatti. Ce terme désigne le champ des significations des choses que nous calquons sur la réalité perçue par les organes des sens. Par exemple, si on nous demande de qualifier le gout du miel, nous répondrons certainement que le miel est sucré. « Sucré » est paññatti, un concept déposé sur la réalité. Un jour de plein été alors que le soleil resplendit nous trouverons certainement qu’il fait « chaud ». « Chaud » est paññatti.

Chaud, froid, Est, Ouest, Nord, Sud, rouge, gris, bœuf, grenouille, colère, voiture, jolie ou grand sont d’autres exemples de paññatti.

Si en ce moment même vous portez votre attention sur votre respiration, il est probable que automatiquement votre intellect nomme les phases du cycle respiratoire (inspiration, vide, expiration) ou la qualité de l’air qui entre et qui ressort (chaud, froid) ou encore exprime l’expérience émotionnelle (ennuyeuse, agréable). Le faite de combiner les objet entre eux, de les nommer ou de les comprendre comme une « chose » est le champ désigné de paññatti.

Concentrer notre attention samādhi sur un objet, comme une forme, une image ou une couleur, pendant une période de temps prolongé fixe l’esprit habituellement vagabond et le stabilise. Il se calme et peut même expérimenté différents états de grande tranquillité, néanmoins ce n’est pas l’intention fondamentale de la méditation.

La méditation Vipassana est la perception de la nature véritable de la réalité paramattha.

Comment faisons-nous pour basculer du champ de la pensée et du concept et faire l’expérience du réel? Si nous arrêtons de désigner, nommer, qualifier, analyser la réalité perçue par les organes des sens, que reste t’il?
Il ne reste que la sensation physique vedana, l’expérience brute.

La sensation est produite par les objets rentrant en contact avec nos organes de perception. La bascule de paññatti à paramattha se fait par l’observation des sensations corporelles sans rien y additionner. Dans certains centres de méditation, les professeurs demandent à leurs étudiants avancés de se mettre au milieu de conversations animées et bruyantes et de méditer. Après être suffisamment concentrés, ils n’entendent plus que la résonance des voix sans rien saisir du sens des palabres qui les entourent. Ils ne comprennent pas la signification de ce qui est dit alors que l’on bavarde gaiement juste à coté d’eux. Les vibrations sonores des paroles sont perçues mais rien ne les recouvre.

Comme nous l’avons vu plus haut avec l’histoire d’Helen, construire un monde sensé est un besoin essentiel à notre croissance, nous permet de fonctionner socialement parlant et offre une enceinte sécurisante pour le développement de nos personnes.

Nous exerçons notre contrôle en sachant ce qui se produit autour de nous et dans notre corps; c’est une attitude qui s’enracine profondément en nous car elle touche à notre instinct de survie; c’est un comportement protecteur.

J’ai un souvenir clair de la première fois que j’ai glissé un peu trop loin dans le domaine de paramattha alors que j’étais dans ma chambre en train de méditer. A cette instant toutes les cellules de mon corps ont tremblées de terreur et se sont rétractées avec une rapidité fulgurante pour stopper l’expérience et retrouver le monde connue et sécurisant du sentiment de soi. Selon mon expérience, ce sentiment substantiel de soi ou « d’être quelqu’un » est une attitude archaïque qui nous permet de survivre et nous fait craindre toutes éventuelles menaces dont celle de la mort (pas seulement physique mais aussi psychologique). Ce système de défense de l’organisme physique et psychologique déploie une formidable énergie pour maintenir et protéger sa survie.

A mon sens, il est important de prendre conscience que malgré nos apparentes volontés de changer, de se libérer de nos émotions douloureuses, habitudes ou croyances ankylosantes, une importante force de conservation nous retient du changement et cherche coûte que coûte à nous maintenir dans le schéma d’un univers connue et rassurant. Voyez si cela est vrai pour vous dans votre expérience de vie.

Néanmoins, nous n’avons pas à rentrer dans ce genre d’angoisse pour rencontrer le champ de Paramattha. Une présence d’esprit curieuse et attentive envers notre expérience corporelle globale instant après instant est la clé.

 

(1) Une branche du bouddhisme, majoritaire en Asie du Sud-Est ainsi qu’au Sri Lanka.
(2) D’après la tradition, le pali était utilisé dans le Magadha à l’époque du Bouddha, dont il aurait été la langue. En fait, celle que parlait le Bouddha était probablement un autre prâkrit (désigne les langues dérivées du sanskrit), l’ardhamāgadhī. Le pāḷi est utilisé comme langue liturgique bouddhiste au Sri Lanka, en Birmanie, au Laos, en Thaïlande et au Cambodge.

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